5 décembre 2008

Éraflures

La plateforme, l’hymen de sa main, la plate-main et l’hypertrophie de plates-bandes dans le plat presque immobile, réduit à néant, il s’envenime, il quoi, non ce n’est pas ça, comment une chose peut-elle s’envenimer et quoi, le dimanche, écrire seulement le dimanche, être pris pour écrire seulement le dimanche, réduit à cet état de dilettantisme, surveiller le surnombre d’adjectifs, feindre le désir, jouer avec les apparences, virgule, non deux point, je ne sais plus, cette citation de Burroughs sur le matador qui ne rentre pas dans l’arène, qui reste dans la foule, qui se cache derrière la foule, qui ne regarde pas le taureau en face, qui, au lieu, fait des passe-passe en sécurité derrière la palissade, un écrivain matamore qui fait des trucs plutôt que de se mouiller, de plonger dans le vide, sous le regard des autres, sous les projecteurs aveuglé, dans le cirque, un artiste de la faim, un trapéziste, un quoi, quelqu’un qui apprend à mourir de faim pour voir la mort en face au lieu de l’éviter, de la laisser passer, de la surpasser quoi, quoi, qu’est-ce que je dis, il faudrait citer une source, citer un grand auteur, me défaire de ce manuscrit à la con, d’une idée de publication, je me bat à tous les jours contre le désir de mourir par l’intermédiaire de la publication, qu’est-ce que c’est la publication?

La publication, c’est de la substance noire sur des arbres rasés, nettoyés, déchiquetés, raffinés, compressés publiés, des idées, des mots donnés avec une couverture semi-rigide à un public qui a soif de rien sinon de couvertures et de succès, une façon de se mettre à mort la publication, de devoir abdiquer, de se retourner dans ses idées, de subir la contre-attaque systématique de l’Empire éditorial à la sauce marchande, un succès de librairie ou une forme de ravage, je veux dire un combat, un combat contre soi, se donner des coups de poing, augmenter sa tolérance à la souffrance, à la douleur, il faut, il le faut, s’évertuer à tricher par le chemin royal de la fiction, le chemin, les chemins de la pensée, les voies de la pensée.

Y a-t-il vraiment une façon plus constructive de communiquer sa pensée, le moule est-il vraiment obligatoire, je veux dire comment, vraiment, arriver à penser s’il faut le faire en passant par des chemins tracés d’avance par d’autres, il faut bien sûr vulgariser, penser à son lecteur, toucher son lecteur, affamer son lecteur, sentir son lecteur, aquiniser son point de vue, le point de vue de l’AUTEUR, ce géant dans l’azur toujours plus géant à force de retranchements, quoi, qui, qui nous pousse dans nos retranchements, personne, je ne vois personne, je ne connais quoi, personne, si seulement j’arrivais à ne pas corriger mes fautes à laisser ci et là des traces, des bavures des traits vivants, des ratés de la transmission de la pensée, des accrocs, des grincements, des éraflures, ÉRAFLURES, voilà, je cherche à montrer dans son impact le plus brut les éraflures de la langue, l’inévitable hoquettement de la pensée lorsqu’il y a extraction et que se transvide les signes, les sons, les dessins rationnalisés sur la page.

Je dessine mais je ne dessine pas autant qu’avant quand, enfant, je dessinais, je dessinais vraiment. Je dessinais des. Je dessinais rien. Je dédessinais, il me semble. Plutôt. Je défaisais la pensée en laissant l’encre jaillir, petites flaques vagues filant d’une page à l’autre dans un gros agenda noir rigide qui appartenait à mon grand-père. Valois. Il s’appelait Valois. Un nom qui retentit comme les trompettes de la guerre. Je n’ai jamais eu la chance d’entendre Valois parler de la guerre, la première guerre, il est parti trop tôt, je ne me rappelle plus que de ses pets et du fromage orange flou qui se désagrégeait entre ses dents le matin au chalet. De toute façon, ce qui m’importe vraiment ce n’est pas la guerre. J’en ai rien à foutre de la guerre. Le combat c’est ici tous les jours dans les tranchées spirituelles où vacille la silhouette de concepts dogmatiques infusés à grand doigt par les grandes institutions. De toute façon, ce qui importe, c’est la voix de Valois et les dents qui rompent la cadence, la ralentissent et la langue grumeleuse pâteuse collante qui favorise une sorte de ralentissement de la pensée et donne à ses récits un ton des plus stupéfiants. Quand il dégaine à grands traits ses tirades cyraniennes de sa main droite en fendant l’air, un personnage jaillit des tréfonds, et le fromage revole de bord en bord de la table.

1 commentaire:

LeRoy K. May. a dit...

tiens! tu m'avais dit de lire ce texte mais j'avais oublié. ça rejoint beaucoup de mes préoccupations envers la publication, mais je crois que finalement certaines maisons voient ce que tu vois ce que je vois ce que nous voyons et ce que d'autres voient, aussi.

j'ai un article sur le boycott de RB entre les synapses, ça ne saurait tarder d'exploser. préférablement avant le grand pet 2009.

(ça marche très bien cette p'tite bête-là, tsé mon laptop ;-)